Fort de Joux et, en arrière plan, du Larmont inférieur ou fort Mahler
En 1946, mon grand-père, le colonel Joseph Junod écrivait un article pour les lecteurs du Journal de Sainte-Croix dans lequel il relatait les épisodes de la lutte des forts contre la Wehrmacht en juin 1940. Mobilisé au sein de la Brigade frontière 1 dans le secteur concerné, son témoignage est intéressant car basé sur son vécu en tant qu'officier et des témoignages recueillis juste après la Libération. A ma connaissance, il s'agit sans doute d'un premier compte-rendu de ces événements.
Ci-après, la reproduction intégrale de son exposé (excepté les photos et croquis).
La lutte pour les forts de Joux
et du Larmont en juin 1940
"Juin 1940 : c’est la débâcle
de l’armée française dès le début du mois, les opérations de guerre se
rapprochent de notre région. Nos troupes frontières, bien préparées à leur
tâche, animées d’un excellent esprit (ne sont-elles pas appelées à défendre
leur bien immédiate et leurs familles ?) occupent les positions qui sont
assignées. Elles ont l’entière confiance de leurs chefs et ceux-ci le leur
rendent bien ! Le pire peur arrivé : notre sol sera âprement défendu.
Les rumeurs, souvent
fantaisistes, circulent sous le manteau et sèment l’inquiétude parmi notre
laborieuse population. Notre ciel est fréquemment survolé par des avions
étrangers, allemands le plus souvent. Les combats aériens se déroulent sur
notre territoire ou à proximité immédiate de celui-ci. Peu à peu, c’est le
bruit lui-même du combat qui vient frapper nos oreilles : canonnades
fusillade. Les réfugiés de la zone frontalière française viennent chercher un
refuge chez nous. Ils sont accueillis de façon touchante, à l’Auberson tout
spécialement qui en héberge jusqu’à 300 le 12 juin sur les 524 qui ont pénétré
par la Grand-Borne ces jour-là. Puis ce sont les débris de l’armée française qui
arrivent à nos postes frontière ou ceux-ci, sont désarmés et internés (109
officiers, sous-officiers et soldats à la Grand-Borne, une quinzaine à Crébillon). Enfin, ce fut, le 26 juin, l’apparition des troupes
allemandes venant placer leurs sentinelles face aux nôtres.
Les forts de Joux et du Larmont,
si familiers à notre population, jouèrent-ils un rôle au cours des événements
militaires de cette époque ? Si oui, quel fut-il ?
C’est ce que je vais essayer de
reconstituer sur la base de mes souvenirs personnels et à l’aide de
renseignements parvenus à ma connaissance depuis lors.
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| Croquis situant les 3 forts. |
Ce défilé joua un rôle non
négligeable en janvier – février 1871 lors de l’entrée de l’armée de Bourbaki
en Suisse. Un monument aux morts rappelle encoure les glorieux combats qui s’y
déroulèrent.
Il joua un rôle non moins
important, quoique moins sanglant, en juin 1940. Les Allemands évitèrent de
l’attaquer de front, bien que le nombre de ses défenseurs fut relativement
modeste. Ils préférèrent le déborder par l’ouest en infléchissant leur avance
sur Frasnes et le lac St-Point, le laissant encore plusieurs jours intact sur
leur flanc gauche. Ce défilé tint ainsi encore plusieurs jours après la
signature de l’Armistice (22 juin).
Par contre le fort du Larmont
supérieur fut, lui aussi, attaqué dès le 17 juin. Il ne succomba, comme nous le
verrons, qu’après une héroïque résistance. Le combat, court mais violent, dont
il fut l’enjeu put être suivi, au télescope, de notre poste d’observation du
Cochet et le bruit de la canonnade parvint aux oreilles de nos postes
frontières.
Les événements qui s’y
déroulèrent peuvent être reconstitués comme suit :
Dès le 1er juin, la
route la Gaufre – Les Fourgs fut soumise à des bombardements aériens. Dès le 13
juin, sous la menace de l’avance allemande, les troupes françaises occupant la
région de Pontarlier font sauter les dépôts d’essence et de munitions. Dans la
nuit du 14 au 15 juin, alors que Pontarlier voit passer des troupes en
retraite, d’autres troupes fraîches, au moral élevé, montent en ligne à la
rencontre des Allemands. Le 16 juin, nos postes d’observation entendent
nettement le bruit de la canonnade dans la direction de Besençon. Le même jour,
un flot ininterrompu de troupes en retraite traverse Pontarlier, se dirigeant
sur Morex, par le défilé de la Cluse, le lac St-Point, Mouthe. Les ponts
sautent à Pontarlier à un moment qu’il ne nous est pas possible de préciser.
Photo collection A. Cornu
Que se passe-t-il au Larmont
supérieur ?
Ce fort est peu armé. Il ne
dispose que de 4 mitrailleuses, d’une faible réserve de fusils, de mousqueton,
de grenades, de munition et de quelques mines. La garnison est faible
numériquement. Son chef, le commandant Davouze, de la 4e
demi-brigade, s’enferme dans le fort avec des éléments très disparates. Il est
bien décidé à accomplir la mission qu’il vient de recevoir : retarder le
plus possible la progression allemande, afin de permettre aux troupes engagées
de se replier en bon ordre.
Entrée du fort du Larmont supérieur
Dans la soirée du dimanche 16
juin, le commandant distribue les missions à ses subordonnés et organise un
certain nombre de points d’appui. La nuit se passe à les renforcer. Au cours de
la nuit, la garnison s’est renforcée de quelques douaniers. De nombreuses
femmes et des enfants des fermes du voisinage sont venus se réfugier dans le
fort.
Le 17 juin, c’est le jour où le
Maréchal Pétain sollicite l’armistice. Au Larmont, à l’aube, alors qu’une
faible lueur rose colore timidement les sommets et que dans le ciel les
dernières étoiles disparaissent, le commandant Davouze appelle le lieutenant
Pavelet :
-
Pavelet !
-
Mon commandant !
-
Prenez donc une voiture et allez reconnaître la
sortie de Pontarlier !
-
Bien mon commandant !
Le lieutenant Pavelet part avec 4
hommes et un FM. Il est 7 heures. Le ciel est implacablement bleu. On n’a pas
encore entendu le ronronnement habituel des Messerschmitt. Au loin, toutefois,
une sourde rumeur : c’est que la bataille a repris, pas bien loin. Sur la
route, c’est un incessant défilé de troupes, de camions, de cycles. Le
lieutenant à peine à remonter cette cohorte. Soudain, avant l’entrée dans Pontarlier,
4 autos blindées allemandes surgissent. Au cours de la nuit, sans se faire
repérer, elles ont réussi à se mêler à la colonne en retraite, à en déboîter et
à réapparaître au moment où l’officier français les aperçoit. Le lieutenant
Pavelet vide sur elles quelques chargeurs de son FM, décroche habilement et
s’empresse d’aller rendre compte à son commandant. Très calme, au rapport de
l’officier, le commandant regarde sa montre et note l’heure : il est 11 h50.
Au même instant, un tir
d’artillerie de 105 et de 210, provenant de batteries allemandes installée dans
la région de Houtaud, à 3 km à l’ouest de Pontarlier, se déclenche sur le fort.
La lutte est commencée. L’artillerie française en position dans la région de la
Grange-dessus, à 1 – 2 km à l’ouest du fort de Joux, essaie de répondre. Elle
est bientôt anéantie par l’aviation. Le fort du Larmont supérieur est dès lors
réduit à ses propres forces.
Durant 6 heures, sans répit, les
obus moyens et lourds tombent sur le fort, sans qu’il soit possible de répondre
à ce feu dont la source est trop lointaine.
A 13h15, toutes les
communications par fil et par radio sont coupées avec l’extérieur. Bientôt
l’infanterie allemande attaque le fort par trois côtés. Le tir violent de la
défense la tient en respect. Mais les obus allemands bouleversent l’ouvrage,
sans toutefois atteindre les abris. Toute avance substantielle de l’ennemi est
empêchée par le feu continu et efficace des défenseurs.
La lutte est cependant par trop
inégale. A 17 heures, le Cdt Devouze apparent que 2 des 4 mitrailleuses sont
détruites et que les munitions se font rares. De ce fait le feu se ralentit.
Mais le commandant du fort ne bronche pas. A la jumelle, il observe les
préparatifs d’assaut de l’ennemi qui a réussi à s’infiltrer jusqu’aux abords du
fort lui-même. A 18h45, l’infanterie allemande lance son premier assaut. Avec
un beau courage, sou le feu des armes automatiques encore utilisables, les
assaillants, à l’aide de cordes, se laissent glisser dans les fossés entourant
l’ouvrage. Ils sont anéantis ou repoussés.
De 18h45 à 19h40, en moins d’une
heure, six fois ils se lancent de nouveau à l’assaut. Six fois inutilement.
La nuit va tomber. Il ne reste
plus dans le fort qu’une mitrailleuse en état de tirer. 800 cartouches sont
encore disponibles : de quoi alimenter un tir de quelques minutes. Déjà
les Allemands essayent d’enfoncer les portes. Ils sont repoussés une dernière
fois. De toute évidence, la situation est désespérée. Le but assigné à la
garnison, retarder l’ennemi, est largement atteint. On ne peut en demander plus
à cette poignée d’hommes.
C’est alors que le général
allemand, commandant la division adverse, fait parvenir un message au
commandant du fort. Il l’engage à se rendre. Il l’assure, vu la magnifique
défense de la garnison, qu’elle aura les honneurs de la guerre ; les
officiers garderont leurs armes, leurs bagages et seront logés dans un hôtel de
Pontarlier, la troupe quitter le fort en ordre de marche.
Dans le fort, les défenseurs se
concertent. Continuer la lutte ? Ce serait augmenter inutilement la longue
liste des morts et des blessés. L’honneur est sauf, la mission est remplie. Que
demande de plus à des hommes épuisés.
Et à 20h00, dans le silence
revenu, alors que le soleil s’enfonçait à l’horizon, l’on vit les survivants du
Larmont supérieur sortir du fort en ordre de marche devant les troupes
allemandes leur présentant les armes. Ces survivants étaient au nombre de 8
officiers et de 122 hommes.
Photo collection A. Cornu
Du poste d’observation du Cochet,
le 18 juin au matin, l’on voyait le drapeau à croix gammée flotter sur cet
ultime bastion de la défense française.
La chute du Larmont supérieur
n’eut pas une répercussion immédiate sur le sort des forts de Joux et du
Larmont inférieur. Comme le défilé de la Cluse, ils tinrent encore quelques
jours. Les Allemands parurent s’en désintéresser, comme nous avons eu
l’occasion de le dire plus haut.
Or, le 22 juin, l’armistice était
signé. A cette époque, le fort de Joux, armé de 3 pièces de 75, était tendu par
le 23ème bat. d’inf (Cdt Lallé), celui du Larmont inférieur par des
éléments du 402ème de pionniers, alors qu’au Frambourg se trouvait
la C.H.R. (compagnie hors rang = compagnie régimentaire qui regroupe le fonctionnement administratif, la logistique et le commandement du régiment) du 23ème
bat. et des éléments fort disparates, dont un faible détachement de
soldats polonais. Malgré l’armistice, rien ne fut changé à l’ordonnance de ce
dispositif.
Le 24 juin, une semaine donc
après la chute du Larmont supérieur, de petits engagements se produisent entre
7 heures et 9h30 à proximité des forts. Vers 10 heures, l’on vit une
chenillette allemande, avec drapeau blanc, s’avancer pour parlementer. Elle fut
reçue à coups de fusils. A 10 heures également, le « Joyeux », troupe
disciplinaire, fient sauter la route entre les deux forts.
Entre 14 et 15 heures nouvelle
tentative de parlementer. Un lieutenant SS en chenillette, demande à parler au
commandant du fort de Joux. Il est introduit dans le fort, les yeux bandés. Le
commandant Lallé le reçoit. Il laisse entendre que deux divisions allemandes et
d’autres troupes motorisées sont dans la région, que toute résistance est inutile.
Vers 16 heures, le commandant du fort accepte de déposer les armes et de rendre
la place.
3 officiers sur le fort de Joux. Photo collection A. Cornu
Le commandant Lallé rassemble la
garnison et lui annonce sa décision. Sur la terrasse du fort, devant le drapeau
tricolore, il procède à une prise d’armes. La même cérémonie se renouvelle
devant le monument aux morts du Frambourg. Le 402ème du fort du
Larmont inférieur fait de même. Et vers 19 heures, les hommes déposent leurs
armes et leurs munitions, puis sont acheminés sur Pontarlier, sauf quelques
Polonais qui s’échappent en direction de la Suisse et sont internés par nos
troupes aux places où ils ont pénétré.
Les Allemands ne procèdent à
l’occupation des forts de Joux et du Larmont inférieur que deux jours plus
tard, soit le 26 juin 1940, au matin.
Les opérations militaires à notre
frontière immédiate ont ainsi pris fin".
Mai
1946 Junod
col.
Canon de 105 mm Schneider mod 1913 abandonné dans le fort de Joux, dans la 4ème enceinte, juste devant l'écurie à droite la porte d'honneur. Photo collection A. Cornu.
Ces opérations ont été conduites par le Général Freiherr von Willibald und Erlenkamp, Commandant de la 29.Infanterie Division.
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